Les gens du NORD

Les gens du NORD

L’autre WE nous étions dans le Nord à Hazebrouck, chez une amie. Nous aimons cette région par son ambiance amicale ; la densité de population est-elle  qu’il ne faut pas faire beaucoup de kilomètres pour aller d’une ville, d’un village à l’autre et ceci rapproche les familles . De plus les changements dans l’économie et la sociologie ont sûrement rapprochés encore plus les gens. Écrire que la solidarité est la valeur dominante de la région me semble justifié et logique.

Tout en gardant son caractère rural cette région a été industrialisée depuis 2 siècles. Le paysage actuel représente ce passé, il y a un mélange de champs cultivées , de fermes immenses, de  petits châteaux-maisons de maitres, de friches d’usines et des petites maisons toutes identiques dans lesquelles on logeait les travailleurs souvent à proximité des filatures .

Les toits d’une ancienne filature

Avec leurs usines, les cheminées ont disparues , seuls émergent les clochers des églises qui rappellent la christianisation traditionnelle des habitants.

L’église St Eloi, le plus ancien monument de la ville d’Hazebrouck (1432)

A l’ombre de Saint Eloi, le Béguinage

Saint Eloi a été évêque et ministre des finances du roi Dagobert (600) …

A l’ombre de l’église paroissiale, 17 maisons identiques se blottissent .

Ici on les appelle le Béguinage de l’abbé Lemire. Depuis le Moyen Age, en Flandre  et dans le Nord de la France ces quartiers sont fréquents, ces maisons regroupées en plusieurs rangées sont des lieux dans lesquels vivaient les béguines (femmes célibataires). Actuellement ses lotissements sont rénovés pour en faire des logements de séniors.

A Hazebrouck, ces toutes petites maisons ont été construites en 1925 sur un terrain offert par l’abbé Lemire . Ces deux pièces plus un grenier et un jardin étaient destinées « aux femmes qui avaient passé leur vie au service de leurs parents ou des prêtres et qui, à la mort de ces derniers se retrouvaient sans ressources et sans toit. D’après Marcelle une des dernières habitantes de ce quartier, il a fallu négocier pour que des couples puissent être candidats à ces logements .

Actuellement seules 3 maisons sont habitées, les autres ont été murées pour éviter les squats. En effet la municipalité et Flandre Opale Habitat depuis 1970 s’interrogent sur le devenir de ce lotissement qui n’a pas été rénové depuis…1930. La tentation a été grande de les démolir pour réaliser une opération immobilière dans ce centre ville. Selon « La voix du Nord » du 31 aout 2019, un accord entre l’association « Mémoire du prêtre », la ville et le bailleur social, a été trouvé pour rénover entièrement cet habitat « on ne laisserait que le toit et les murs extérieurs ». Déjà des candidats à ces locations particulières sont très nombreux car le cadre de vie y est protégé et très calme, près de l’église et d’un vaste jardin public.  Les locataires actuels attendent ces travaux impatiemment car ils devraient continuer à habiter dans ce petit paradis.

Malgré un voisinage de maisons murées des signes de vie existent à la fenêtre d’une des dernières maisons habitées, ici des poupées.

L’arrière d’une maison

L’abbé Lemire, député

J’avoue mon ignorance, c’est lors de notre WE à Hazebrouck j’ai découvert la mémoire de cette personnalité de l’action sociale et citoyenne du Nord.

L’abbé Lemire est né le 23 avril 1853 dans une famille de cultivateur de la région. Il est ordonné prêtre le 29 juin 1878. Dès le début de cette carrière il se consacre à l’éducation puis il se présente aux élections législatives en 1893 et est élu député le 3 septembre avec l’étiquette de socialiste chrétien.Il conservera son siège jusqu’à sa mort .

A cette époque l’église catholique avait un pouvoir important dans la société. Il n’était pas exceptionnel de voir un ecclésiastique faire de la politique. D’ailleurs le père spirituel de l’abbé Lemire était l’abbé Dehaene, une personnalité religieuse et enseignante qui avait été candidat malheureux aux élections législatives de l’Assemblée Constituante de 1948, cinquante ans avant, sur la liste des républicains conservateurs et religieux. D’après les biographies de l’abbé Lemire, ce dernier va plus loin dans ses engagements.

On a attribué à l’abbé Lemire, député du Nord, de nombreux innovations sociales et familiales : le repos hebdomadaire dominical,le réduction de la semaine de travail à 60h, la suppression du travail de nuit des enfants, etc…

Un panneau remémorant les actions de l’abbé Lemire comme parlementaire

A l’Assemblée nationale il s’est même illustré comme favorable à l’abolition de la peine de mort et en demandant qu’un anarchiste qui l’avait gravement blessé lors d’un attentat, ne soit pas condamné à mort. Nous sommes en 1906.

Je demande, au nom des droits de l’humanité, que vous respectiez la personne, que vous lui donniez le temps de se raisonner, de se ressaisir et de traîner sa honte de sentir son remords accablant jusqu’à la tombe […] A la place d’une société dominée par le sinistre échafaud sanglant, je voudrais une société couronnée par la possibilité indéfinie du remords, du repentir et de l’expiation.

Dans le débat sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’abbé Lemire a été plus timide puisqu’il défendait un Concordat ; il devait penser que l’Eglise pouvait aussi défendre les valeurs républicaines, sans être séparée de l’Etat. Avec la même cohésion il s’est déclaré en désaccord avec le syndicat CFTC naissant, privilégiant en tant que maire, une négociation avec le patronat local. A l’Assemblée Nationale il n’était pas favorable au droit syndical pour les fonctionnaires.

L’abbé Lemire, maire.

L’abbé Lemire a été maire d’Hazebrouck de 1914, jusqu’à son décès le 7 mars 1928 à 75 ans.

Par impatience des jeux politiques parisiens et pour faire prendre plus rapidement des décisions locales : il s’est présenté à la Mairie malgré l’interdiction de l’autorité ecclésiastique, « S’ils l’aiment, qu’ils aient pitié de lui: qu’ils votent contre lui  » publiait la veille du scrutin « la Croix du Nord ». Il se présentait sur la liste de l’Union républicaine face à celle des notables conservateurs ! Il a même été interdit d’exercer son ministère de prêtre, décision de l’évêque de Lille qui sera finalement retirée deux ans plus tard, à la demande de Benoît XV.

Par son ancrage dans le quotidien hazebrouckois, car il a réalisé de nombreux projets : l’hôtel des Postes, la maternité, le groupe scolaire de la rue de Merville, l’une des plus ouvrières, le stade, le jardin public, le musée, un dispensaire antituberculeux, une passerelle pour piétons au dessus des voies de chemin de fer. De plus il était maire pendant la guerre de 1914-18 et là il prend des mesures pour s’occuper de ses administrés. Cela fait dire au sous-préfet de St Omer « Vous possédez le maire le plus notoire de France ! »

Son portrait au centre du Béguinage

Les jardins ouvriers

L’abbé Lemire est l’inventeur des jardins ouvriers en France.  Attaché à la dignité des ouvriers, persuadé que le lien à la terre était un besoin fondamental de l’homme, il fonde en 1896, la Ligue française du coin de terre et du foyer, dénommée en 1952 Jardins Ouvriers. L’abbé Lemire constatant l’alcoolisation des ouvriers du textile dans les nombreux bistrots de proximité des usines, décida de créer ces jardins, moyen de leur procurer une parcelle de terre et d’améliorer la vie quotidienne des familles.

Les Jardins Ouvriers se sont multipliés dans toute la France , en 1945 ils étaient 250 000 mais depuis 1946, l’urbanisation et la spéculation urbaine réduisent considérablement leur nombre. Aujourd’hui à l’initiative de mairies et avec l’engouement pour la nature et la production bio les jardins ouvriers sont de plus en plus en vogue. Dans certaines villes dont Orléans il y a une longue liste d’attente pour les différents lieux de jardins.

Lors de l’événement « Ville Ouverte » d’Hazebrouck,  le stand des Jardins Ouvriers prend une importante place et rappelle  le souvenir de leur fondateur
Les 5 groupes de jardins
Un des responsables des Jardins Ouvriers d’Hazebrouck
Entrée des jardins sur la route de Merville à Hazebrouck

Ici la motivation principale des jardiniers est de cultiver en respectant la nature « je n’achète plus de légumes, je produits tout ce que l’on mange à la maison et même chez les voisins et amis ». « Cet été nous avons essayé  d’arroser le moins possible, malgré les réserves d’eau installées dans nos jardins. » « Ici pas de serre, ni d’engrais mais des abeilles pour polliniser… »

Solidarité toujours… cette parcelle au lieu d’être en friche, est cultivée par des volontaires pour le Téléthon
Dans le Jardin Public, rue de l’Eglise, ces jeunes au pieds du monument représentant l’abbé Lemire, ont-ils idée de la notoriété de celui-ci ? Puissent-ils faire de leur vie la devise de l’abbé Lemire !

Je suis né pour chercher les choses qui unissent et non qui divisent. Jules Lemire

Merci aux personnes hazebrouckoises que j’ai rencontrées lors de mon séjour pour leur sympathie et leur disponibilité.

Pour ce billet, j’ai consulté le livre de Jean Pascal Vanhove « Ce que racontent les rues d’Hazebrouk », les articles de la « Voix du Nord », les articles de « L Croix Croire » , des pages du livre de JM Mayeur, une prêtre démocrate. L’abbé Lemire (1853-1928) édition Persée.

 

 

 

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