Rencontre en Mauritanie
Dimitri
Dimitri était l’un des vingt voyageurs de notre groupe au départ pour le Train du Desert à Atar en Mauritanie. Nous étions équipés en voyageurs du désert, lui semblait arriver directement de la ville, avec ses mocassins, sa parka, son tour du cou gonflable, son sac plastique faisant fonction de « petit sac » et surtout sa casquette jaune qu’il ne quittait jamais. On avait bien remarqué son oeil droit refusant de suivre le gauche ce qui lui donné l’air de regarder le ciel.
Ce train profite de la voie unique qui transporte sur 700km le minerai de fer extrait dans la mine de Zouerat, au nord de la Mauritanie jusqu’au port de Nouadhibou sur l’Atlantique. Régulièrement le Train du Désert , pour les touristes, se gare sur une voie d’évitement et laisse passer les grands convois de 200 wagons chargés d’une des richesses principales de la Mauritanie depuis plusieurs décennies (1963).
Au début, j’avais l’impression qu’il se mettait en retrait, se réfugiant dans son téléphone. Peut être que son look tellement différent provoquait chez nous une certaine frilosité à communiquer avec lui.
Quand il en avait l’occasion il ne manquait pas de parler avec érudition de ses précédents voyages, progressivement nous nous rendions compte que cette personne handicapées avait bourlingué .
Il n’hésitait pas à montrer, une photo, celle de « sa Philippine », sa femme restée à Paris qu’il avait dû laisser parce qu’elle commençait un nouveau travail. Il précisait volontiers qu’il l’avait connu au énième étage d’un hôtel de Hong Kong …. Je pense qu’en plus de sa fierté, il tenait à expliquer pourquoi il n’était pas seul.
Lors d’une des soirées après le diner, sans timidité, il nous a montré sur son portable la photo de l’IRM de son cerveau raison de son handicap, son hémiplégie de naissance. Il précisait même avec humour qu’il s’agissait d’un accident d’accouchement. Incroyable nous avions en face de nous une personne comme nous vivant avec la moitié de son cerveau !
Pourquoi avait-il ces photos d’IRM avec lui , parcequ’il avait dû les exhiber devant plusieurs employeurs qui ne le croyaient pas et qui le changeaient de poste suite à des fatigues répétées. A cause de cela il a changé huit fois de travail comme agent de logistique dans une administration. Ayant eu, en charge, au niveau professionnel, l’adaptation des postes de travailleurs handicapés cela ne m’étonnait pas . C’est ce soir là que je me suis engagé à l’inviter dans ma ville pour qu’il y donner une conférence.
Puis tout au long du séjour, il égrainait le nom des pays qu’il avait déjà visités, rappelant l’objectif qu’il s’était fixé, faire le tour du monde. Cette volonté intriguait les « grands voyageurs » en pleine forme qui composaient le groupe.
Il avait besoin de se reposer régulièrement, il nous déclarait qu’il avait besoin de 10h de sommeil par nuit, le pauvre, le rythme du séjour et surtout les conditions de couchage ont du accumuler un sacré déficit .
Pourtant il a refuser les propositions de notre guide, de s’installer dans 4X4, pour parcourir les 7 km qui reliaient le campement au monolithe de Ben Amira (550m) et s’est engagé dans la marche . Nous nous sommes retrouvés parmi les derniers de cette équipée, ce n’était pas le Marathon des Sables mais c’était dur ! Il devais peiner sûrement plus que moi, d’autant que ses chaussures n’étaient pas adaptées, des mocassins, de son aveu « pas tout à fait prévues » pour le sable ! Au bout de 4 km il a préféré s’arrêter et se reposer dans le véhicule et surtout « se préserver » pour continuer le voyage .
Dans le village de Ben Amira nous avons été invité par groupe de cinq dans les maisons des villageois, il s’est confortablement installé auprès de la mère de famille (voir la photo) et a engagé la discussion. Ce fut difficile, même pour un globe trotter, la langue est un dramatique frein à la communication.
Un soir, j’ai eu la chance de feuilleter son passeport, incroyable il ne reste que 2 pages libres tant les tampons du monde entier se succèdent ..
Un autre soir nous avons appris qu’il avait écrit un livre « Voyage au coeur des hémisphères » aux Editions JDH, à commander chez Amazon, un autre soir qu’il avait un recueil de poèmes à éditer.
Le livre de l’écrivain voyageur Dimitri

Ce livre édité en 2020 est, selon la quatrième de couverture, « Un carnet de voyage qui changera votre vision du mot « handicap ».
C’est d’abord dans les premiers chapitres, l’histoire de la chrysalide qui devient papillon. Dimitri raconte sa vie d’avant, où il est dorloté, protégé par sa famille, par l’école ou l’institution et pendant laquelle il découvrira sa souffrance mais …
« d’un handicap minime par rapport à d’autres et que je pouvais réaliser de grandes choses si je réussissais à comprendre mes troubles cognitifs… » .
Il y a eu les premiers grands voyages, d’abord celui de ses parents avant sa naissance puis pour ses 18 ans un grand tour encore avec ses parents en Chine, au Tibet et au Népal et enfin solo, plus exactement en groupe et en Turquie .
« C’est après ce périple que l’envie de voyager seul commença à m’effleurer l’esprit . J’y trouvé un moyen de rédemption par rapport au handicap auquel l’étais confronté depuis ma naissance… »
Dans plusieurs pages, il raconte avec humour et poésie comment il devient différent grâce au voyage, patience, autonomie, plus critique envers soi. Par des exemples d’accidents dont il a été victime en voyage, il décrit ses limites tout en expliquant leur relation avec son handicap, qu’il explique librement (p45).
« …de toute façon, mon cerveau, ce petit coquin, me rappelle que je ne peux rien faire comme les autres. »
Enfin de cette première partie, il fait état de toutes les étapes qu’il a du franchir pour être le globe trotter qu’il rêvait .
La deuxième partie du livre est un récit de plusieurs voyages, au Brésil, en Afrique du Sud, au Japon , au Pérou, au Mexique . Ses carnets de voyages sont d’une précision remarquable, genre de Guide du Routard avec plus de détails . Par exemple il donne les indications de bus, leurs horaires et même leur prix pour aller au Corcovado (Brésil) en évitant les 220 marches . Il s’arrête longuement , 30 pages , sur le KIRGHIZISTAN, « Ma plus grande claque », une destination inconnue qu’il découvre dans les proposition de Leclerc Voyages.
Dans chacun de ses récits , il mêle situation politique, gastronomie, histoire, architecture, mode, culture. Plusieurs passages sont succulent quand il relate quelques aventures souvent avortées avec des demoiselles dans les auberges de jeunesse mixte. Tout en précisant le surnom qui lui est attribué « Cupidon, car très souvent quand je suis dans les parages des couples se forment. »
Pour son 100ème voyage il décide d’aller à Taïwan où ses parents ont travaillé plusieurs années. Puis à Hong Kong dans l’Auberge de jeunesse située au 14 ème étage, au retour d’une balade pour aller voir un coucher de soleil , il trouve sous son lit une valise dont l’étiquette dépasse : Maria Irybelle… Ce sera sa Miss Univers, sa philippine , sa compagne. Ce voyage sera la premier des 7 voyages qu’il fera ensuite aux Philippine dans la famille de Maria . Celle qui, en janvier 2026, en Mauritanie, il a dû laisser à Paris « parce qu’elle avait un nouveau boulot et ne pouvait pas s’absenter »
Dans ce livre Dimitri répond également à plusieurs interrogations concernant son travail, ses diplômes, ses parents et grands parents, ses moyens de subsistance.
Dimitri conclue son livre par une allégorie, celle d’un bateau de plaisance fissuré de partout remorqué par un grand navire jusqu’au phare où il l’a rafistolé puis laissé naviguer où bon lui semblait.
« Alors, comme mon rafiot a une bonne mémoire, s’il peut rendre la pareil, il le fera. «
La leçon .
Voilà pourquoi Dimitri n’a pas hésité à répondre favorablement à mon invitation de conférence à Orléans. Son objectif est de démontrer qu’il est possible de voyager, de rencontrer des gens de tous les horizons, tout en étant atteint d’un handicap important . Quelle leçon pour nous parfois frileux à partir, à rencontrer les autres, à les connaître dans leur diversité !
Puis-je témoigner que cette rencontre dans le désert de Mauritanie en fut pour moi le point d’orgue . Dans mes précédents voyages je me suis enthousiasmé pour des paysages et des rencontres exceptionnelles avec les autochtone comme on voit tout au long de ce blog, en janvier 2026 ce sera celle d’un parisien en Afrique…




